C'était à Nantes en 2008

Photo AFP de Frank Perry
Et on pourrait regretter que ce soit déjà du passé, tant nous avions attendu ce moment. Mais Sa Sainteté a dû annuler ses deux prochains voyages, en raison de son état de santé. Il nous reste le souvenir d'un moment unique, comme le raconte si bien Catherine sur un site non bouddhiste (merci à elle pour son autorisation de publier) :
Cinq jours en apnée dans "les stances de la voie médiane, le commentaire, le collier de joyaux, la guirlande de vues...", le tout en tibétain et enseigné par le Dalaï Lama lui-même, au milieu de 8 000 personnes réunies au Zénith de Nantes, à des centaines de kilomètres de mon confortable petit "trou" de hobbit et de mes chères habitudes !... Bref, il a fallu une solide amitié et une intense curiosité pour me jeter dans l’aventure comme on est poussé dans le vide. Ou la vacuité, si on préfère...
À l’entrée déjà, la légère angoisse du 1er jour devant les files interminables, les contrôles, la fouille. Mais tout se passe très sereinement dans une espèce de fluidité ininterrompue. Courtoisie – Bienveillance - Bonhomie, même. Et puis l’arrivée dans la salle immense : un flot de couleurs suaves et chaleureuses. Un bain de lumière douce. Des fleurs, des tentures de soie. Deux seuls drapeaux tibétains au fond, petits, discrets. Tout autour, les bannières de Bouddha (je me suis renseignée) aux couleurs des 5 éléments, ocre, blanc, vert, jaune, bleu. Beaucoup de tissus chatoyants.
Des moines et des lamas bordeaux-orange, tranquilles, nombreux, détendus et concentrés à la fois, assis en lotus sur la scène à côté d’une espèce de trône surélevé où "il" montera sans doute, pour que tous le voient bien. Musique indienne, Toto Bissainthe, cornemuses celtiques, voix tibétaines. Sur les deux écrans géants, des photos magnifiques de "là-bas" défilent, paysages et visages... La salle s’est remplie. Tout le monde s’est levé en douceur et le silence a gagné rang après rang, sans à-coups…
Alors il est entré en trottinant dans sa robe de moine, avec ses sandales de moine. Il a salué les Bouddhas de soie, il a salué les lamas, la salle, on aurait dit qu’il s’inclinait devant chacun de nous, les 8 000.
C’est bien lui, le 14ème Dalaï Lama, Tenzin Gyatso, un océan de sagesse... et de simplicité ! Non seulement il est là, en vrai, mais le gros plan sur les écrans géants le rendent si proche, presque intime – les pieds nus, installé en lotus sur son trône, il revendique joyeusement l’animalité. Tellement loin du guindé, du compassé, avec ce naturel éblouissant de la petite enfance ou des grands singes frères ; il se gratte la tête parfois, en repoussant sa visière d’une chiquenaude (une drôle de visière orange en tissu, pour protéger ses yeux des projecteurs). Ou alors il baille bien franchement pendant la traduction. Il a des lingettes dans son grand sac en toile bordeaux et il se rafraîchit longuement les mains, doigt par doigt tout en parlant. Du coup, quoique immobiles, on arrive à se "défiger" aussi un peu à son exemple. Parfois aussi, il suit le texte avec son doigt, ligne à ligne sur le livre tibétain pour mieux nous prendre à témoin de son évidente véracité...
Il y a quelque part dans le monde un temple des mille Bouddhas. Nous on est les 8 000 bébés, sous le charme d’un Père-Mère qui nous raconte une histoire avec toute son énergie, sa tendresse. Parfois on dirait qu’il s’énerve, il chuinte, il siffle, véhément, catégorique, d’autres fois sa voix grave module, monte avec une douceur infinie, il chante presque ! L’histoire doit être pleine de choses horribles et merveilleuses. Et nous, les 8 000 bébés, on dodeline, on est délicieusement bercés. On rit parfois parce qu’il rit lui-même et que les tibétains, moines ou pas, s’esclaffent. On ne comprend strictement rien, mais quelle importance ?
Il endort notre tête pour nous éveiller le cœur, peut-être ?
Une autre voix – en français – infiniment douce, égale. On comprend à nouveau, notre cerveau tente de reprendre la barre. Un peu engourdi, notre cerveau ! Comme notre pauvre corps occidental inhabituellement immobile, plus tétanisé que relaxé...
C’est Mathieu Ricard qui traduit.
Les deux voix : une rayonne, l’autre diffuse.
Énergie vibrante et infinie patience. Le yin et le yang ?
D’autres fois, ce sont de vieux souvenirs d’école qui reviennent en mémoire : "Ouvrez vos livres à la page 12". Alors nous, les 8 000, on redevient les élèves de primaire que nous fûmes et on ouvre sagement notre livre blanc où il y a de magnifiques phrases en tibétain, en anglais, en français. Mais ça ne nous avance pas à grand chose parce que si on lit, on n’écoute plus, on ne voit plus, on ne rit plus avec le maître qui parfois s’amuse tant sans qu’on sache le moindrement pourquoi...
5 jours passés ainsi. Des mots qui tourbillonnent : vacuité, impermanence, bodhisattvas, samsara, nirvana, continuum, therefore (parfois le Dalaï lama parle en anglais !), agrégats, conscience, compassion, compassion, compassion... Et le soir, pas de cérémonial : un bref "good night", un geste de la main comme pour dire, "ça va, pas de chichis", et toujours un salut souriant et rapide que chacun de nous reçoit personnellement. Même "nos amis de la sécurité", ces grands hommes en noir, debout face à la salle, qui font un peu peur et qui se sont assis sur des chaises à sa demande pour ne pas être "trop fatigués et par conséquent inefficaces" (rires !).
Moi qui traînais les pieds pour partir dans cette aventure, j’ai le cœur gros de quitter mes 8 000 complices de toutes les couleurs et de tous les âges. Et de voir trottiner une dernière fois vers des horizons difficiles, l’homme lumineux en robe de moine bordeaux-orange.
Dans le train qui me ramène vers ma petite maison, j’ai l’impression d’avoir tourné dans un merveilleux film : "Moteur"... "Action"... "Coupez". J’ai souvent ouvert le livre, mais les phrases, même en français, je ne les comprends plus, on dirait un carrosse redevenu citrouille !... Pourtant je sens profondément qu’il y a déjà un autre texte, un autre rôle, un autre film commencé. C’est peut-être ça, l’impermanence ? Le livre muet est gravé dans une mémoire qui ne m’appartient pas ! Les ordinateurs me sont étrangers en manipulation, mais le langage informatique convient là miraculeusement : mon disque dur est très lourdement chargé, il faut que je défragmente...
Quant aux enseignements, je me garderai bien d’en dire un seul mot. Ils sont en principe accessibles sur dalailama-nantes2008.fr directement de la bouche du Dalaï Lama en tibétain et de celle de Mathieu Ricard en français.
Christiane Cayre le 23 août 2008
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