Tibet : la barbarie du silence

Publié le par Michèle

La barbarie du silence
Julia Benech

Le bus qui me ramène de la place du Capitole s'arrête au feu rouge. Derrière la vitre, la petite plaque fixée sur un mur porte l'inscription : ici est tombé Robert Vabre le 16 août 1944.
Sur la place du Capitole, des tibétains, des militants et des curieux se sont rassemblés sous une forêt de drapeaux que le vent fait claquer par intermittences. Petite forêt… mais éclatante de rouge, de bleu et d'or.   
On lit les noms des morts.
20 noms, sur les 193 recensés de source sûre, moines et civils tués par balle ou tombés sous les coups pendant les manifestations pacifiques.
Tous les jours, bien que les médias occidentaux inclinent au silence, les manifestations continuent. 3000 arrestations jusqu'ici. Ces personnes disparaissent, les familles ne sont pas informées. On craint pour elles les tortures dont les survivants ont témoigné. Ni âge, ni sexe ne sont épargnés, ni moines et moniales qui vont devant, souvent les premiers au danger.
Le grand monastère de Kirti, au "Sichuan", a été fermé.
Les morts que les familles ont pu emporter, après les manifestations, sont récupérés par les autorités sous prétexte de constatations légales : on ne leur rend qu'un sac plastique contenant les cendres du défunt, incinéré d'office – sans la balle que le jeune homme avait reçu en plein front, peut-on supposer, et surtout sans ces traces visibles sur le corps abîmé. Le mort ne peut plus témoigner pour lui-même. Mais les témoins, tous les témoins, tous ceux qui ont vu : seront-ils aussi…?
Avant que toutes les preuves ne disparaissent, il faut aller au Tibet. C'est urgent.
Ils n'ont plus le temps d'attendre, là-bas, que nos gouvernants soient un peu moins frileux. 

Et combien faudra-t-il, au Tibet, de rues, de places et de murs où poser une petite plaque commémorative, et quand saura-t-on tous les noms, toutes les douleurs, toutes les vies volées, toutes les vies données ? Quand fera-t-il beau temps, ce temps où la parole sera libre sous le soleil  des drapeaux que le vent fait claquer par intermittences ? Ce Tibet qui chantait l'espoir sur la place du Capitole, ce mercredi 23 avril 2008, quand donc rentrera-t-il à la maison, maison des villes, maison des champs, tente de nomade, monastère… la vie, rien que la vie. Ici, que battent les tambours, que sonnent les trompettes, que résonnent les voix, et plus jamais, sur le Tibet, la barbarie du silence !

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Publié dans Lectures

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