Années 70, des résistantes à Drapchi
Les jours s'écoulaient, devenant des années. Un jour, vers la fin de l'année 1970, je rencontrai par hasard une femme à l'extérieur des toilettes.(…). Lorsqu'elle sourit, je m'aperçus qu'elle n'avait plus de dents.(…) – D'où venez-vous ? Comment vous appelez-vous ? murmura-t-elle. – je m'appelle Patchèn ; je viens du district de Gonjo dans le kham. Et vous ? – Je m'appelle Kundéling Kunsang. En apprenant son nom, j'inclinai la tête en signe de respect. J'avais entendu dire que Kundéling Kunsang venait d'arriver à la prison de Drapchi.(…) Tout le monde avait entendu parler d'elle dans la prison. Elle avait organisé une grande manifestation de femmes à Lhassa plusieurs jours avant la fuite du Dalaï Lama en Inde. Le courage avec lequel elle tenait tête aux chinois forçait l'admiration. Je regardai son visage enflé et tuméfié. (…) –Vous nous avez donné espoir, lui dis-je en joignant rapidement les mains en signe de déférence.(…) Elle me regarda dans les yeux. Son visage était défiguré, mais son regard était clair et déterminé. L'espace d'un instant, son expression me redonna espoir. – Gardez toujours la force d'âme, chuchota-t-elle. Puis elle pressa mes mains dans les siennes et disparut dans le couloir. (…) Un matin, les soldats vinrent nous chercher comme d'habitude pour que nous assistions à une réunion dans la cour. (…) [les prisonniers] étaient environ vingt ou trente, placés en rang. Chacun portait autour du cou une planche de bois sur laquelle étaient inscrits des mots dans une langue que je ne comprenais pas. Sur le dos de certains un petit morceau de bois indiquait qu'ils allaient être exécutés. (…) – regarde ! me chuchota une de mes compagnes près de moi. Du regard, elle me désignait une femme sur l'estrade. Son visage était couvert de meurtrissures récentes et ses yeux étaient tellement enflés qu'ils étaient fermés. (…) "Kunsang !" (…) l'officier sur l'estrade énumérait les noms, dénonçait les "crimes" et rendait les verdicts. (…) – Kundéling Kunsang. Crime : contre-révolutionnaire. Ennemie de la mère patrie. Chef réactionnaire. Verdict… Je regardai Kundéling Kunsang. Elle releva la tête. – Mort, dit l'homme avant de passer au suivant. Kunsang se tenait immobile. Son visage enflé respirait le calme. Elle ne tressaillit pas quand on lui lia les mains, pas plus lorsque les soldats vinrent l'emmener dans le camion qui l'attendait. Elle garda la tête haute, avec une expression de défi. Au moment où elle allait monter dans le camion, l'un des soldats lui donna un coup de pied et la poussa à l'intérieur.(…) – Maintenant que les criminels sont partis, c'est le moment des récompenses, reprit l'officier sur le même ton. Cette fois, il lut la liste de ceux qui avaient coopéré avec les chinois.
Extrait de : Et que rien ne te fasse peur
Ani Patchèn Adélaïde Donnelly
Nil éditions 2001
Voir : http://www.buddhaline.net/article.php3?id_article=224